mardi 23 octobre 2007

Troupeaux, greniers à blé, comptes bancaires

Ne vous amassez point de trésor sur la terre. Mt 6-19

Voilà encore une parole bien troublante ! La phrase du Christ semble dénoncer le processus d’accumulation. Pourtant la création et l’accumulation des biens et des richesses - ainsi que celle des compétences et des énergies - sont au cœur du fonctionnement de l’économie et de l’entreprise : elles en sont un des moteurs puissants ; elles en deviennent aussi parfois la finalité !

Troupeaux, greniers à blé, comptes bancaires

Cela fait 15.000 ans que la création et l’accumulation des biens et des richesses sont au cœur de l’évolution de notre humanité ! Les chasseurs-cueilleurs des origines vivaient – vivent encore pour quelques rares irréductibles - d’une économie de subsistance ; dans une telle économie, tous sont égaux devant le besoin de trouver chaque jour sa nourriture; et la nécessité de se déplacer en permanence à la recherche du gibier et de nouveaux territoires à moissonner interdit toute accumulation significative.

Et puis au fil des siècles, les femmes et les hommes qui nous ont précédés sont devenus des éleveurs, des cultivateurs, des industriels. Dans des sociétés de plus en plus sophistiquées, la création de surplus et l’accumulation sont très tôt devenues la règle ; accumulation de troupeaux dans les plaines du Kilimandjaro, accumulation des récoltes de céréales dans les greniers du croissant fertile, accumulation des dollars, des euros et des valeurs mobilières dans des comptes de nos banques modernes !

Nécessité vitale
L’épargne et l’accumulation de richesses ne sont-elles pas d’ailleurs une nécessité vitale ? Sans elles, comment espérer faire reculer la précarité et la faim. Sans elles, comment notre humanité pourrait-elle investir et développer la recherche, les arts, les loisirs, l’approfondissement de la foi et de la vie spitiruelle ?… Et sans elles, comment pourrions-nous disposer des moyens financiers et humains nécessaires pour créer de nouvelles entreprises destinées à servir de nouveaux besoins. Sans elles, comment espérer rendre notre monde plus prospère et plus heureux ?

Alors cette phrase du Christ constitue-t-elle vraiment une injonction à refuser la création et l’accumulation des richesses ? A y regarder de plus près, elle me semble moins dénoncer le processus d’accumulation qu’attirer notre attention sur la finalité de celui-ci.

On peut entendre dans cette phrase tout d’abord une dénonciation de l’accumulation stérile : l’accumulation de richesses est nuisible si elle devient un but en soi, au lieu d'être constituée en vu de servir les femmes et les hommes. La notion de trésor évoque des images fortes : la caverne d’Ali baba, le coffre fort de Picsou. Ou des réalités plus abstraites : les milliards qui constituent le " trésor de guerre" de pays, d’entreprises, de groupes humains (fonds de placement, mutuelles, compagnies d'assurance), de familles ou d’individus. Si des trésors ont été amassés, ils doivent avoir un but ou le découvrir, et ces richesses doivent circuler ; ainsi les milliards du "trésor" de Bill Gates et de son épouse, désormais consacrés à l'éducation des défavorisés et à la lutte contre le sida dans le tiers monde !


Risque mortel
On peut aussi entendre dans cette phrase une invitation à changer notre esprit. « N’ayez pas peur ! Ne cherchez pas d’abord la sécurité, le confort : ils sont illusoires. Ne vous surprotégez pas ». Si l’épargne que constitue l’entreprise pour faire face aux aléas du marché et pour investir dans de nouveaux projets de développement est une nécessité vitale - et qui la sert -, a contrario, amasser « un trésor » par crainte du risque, par défaut de redistribution, par le bénéfice d’une position marché anti-concurrentielle et protégée, détourne l’entreprise de ses véritables objectifs.

L’existence d’un "trésor" fausse les comportements au sein de l’entreprise. Il fausse la perception que l’environnement a de cette entreprise et il peut même déclencher des réactions hostiles, à l’image de celles qui ont accompagné la publication des bénéfices 2006 de certaines grandes entreprises industrielles (Total) ou financières (BNP-Paribas, Société Générale, Crédit Agricole) en France.

A terme, ce syndrome est porteur de risques graves : perte de l’esprit d’entreprise et d’initiative, concentration de l’attention des membres de l’entreprise sur les préoccupations internes et sur la répartition du confort, recherche du pouvoir pour contrôler la jouissance dudit trésor, oubli des objectifs de l’entreprise et de sa vocation, oubli des comportements et des recettes qui en ont fait le succès.

C’est le risque et la prise de risque qui font la pérennité. Pour l’entreprise, entrer dans une logique d’accumulation et de constitution de trésor est un risque mortel.


1 commentaire:

Anonyme a dit…

Cher César,
que vous dire sinon que la profondeur de vos propos et leur justesse provoquent une réflexion salutaire aux ames que nous sommes. La recherche du profit, de la victoire et la reussite nous font souvent oublier le principal ... l'amour de l'autre !
Nous restons avec mon Epouse subjugés par tant de justesse et d'acuité. Un seul mot ... BRAVO ... aurons-nous la chance un jour de vous rencontrer ?