dimanche 1 décembre 2013

Guerres au XXIème siècle : perceptions et réalités

« Le monde est à feu et à sang ! »… D’où vient ce sentiment partagé par beaucoup de nos contemporains que nous vivons dans un monde où les conflits armés et les attaques terroristes gagnent en nombre et en intensité ? Pourtant les faits indiquent une toute autre réalité : depuis la fin de la guerre froide les conflits sont de moins en moins nombreux, de moins en moins meurtriers et de plus en plus courts*.

Au cours des années 1980, 400.000 personnes sont mortes chaque année dans des conflits armés – guerres interétatiques, guerres civiles, actes de terrorisme. Dans les années 1990, après la fin de la guerre froide, la moyenne est descendue à 250.000. Actuellement elle se situe entre 100 et 150.000 – en-deçà du nombre des victimes de la route – plus d’un million par an -, des suicides – environ 600.000 – et des homicides – 300.000.

Contrairement à la croyance populaire il n’y a pas eu de croissance des actes de terrorisme ni des guerres civiles sur les deux dernières décennies ; le terrorisme a même atteint son plus bas en 2009. Le total des refugiés dans le monde s’est réduit de moitié. Celui des génocides a diminué de 80%. Les conflits durables deviennent l’exception, en grande partie semble-t-il du fait de la diplomatie et de l’action des organisations internationales : tandis que dans les périodes précédentes les victoires mettaient fin aux conflits, depuis les années 2000 ce sont majoritairement - 60% - les armistices et les traités de paix.

A l’échelle régionale, la situation est contrastée. Si l’Europe occidentale connait sa septième décennie de paix - du jamais vu depuis 2000 ans – et si l’Asie du Sud-Est, longtemps théâtre de conflits très violents, est globalement en paix, les conflits se concentrent aujourd’hui sur l’Asie centrale (Pakistan, Afghanistan, Inde, Sri Lanka), le Proche Orient, l’Afrique du Nord et surtout l’Afrique Sub-saharienne qui à elle seule compte par exemple 90% des 5.000 victimes annuelles d’attaques sur les civils.

Alors pourquoi ce sentiment que le monde sombre dans la violence ? Le développement des chaînes d’information en continu à partir des années 1990 y est certainement pour quelque chose. La priorité donnée aux évènements violents et la diffusion en boucle des images les plus spectaculaires focalisent l’attention de l’opinion. Et bien souvent internet, ses sites d’information, ses blogs, ses forums et ses réseaux sociaux amplifient l’audience et la portée de ces évènements tragiques, sans proportion avec leur impact global.

La guerre n’est plus l’instrument normal de la politique
Plus subtilement, il faut sans doute aussi percevoir dans cette inquiétude de la société une évolution culturelle profonde. Dans un passé récent la guerre était acceptée comme un instrument normal, voire sacré de la politique internationale ; ainsi Joseph de Maistre affirmait en 1821 : « La guerre est donc divine en elle-même car c’est une loi du monde. ». Aujourd’hui, même si le choix de la guerre conserve un soutien populaire dans les pays qui vivent sous une menace, elle est perçue comme un mal en soi « mené par exception au principe de non-emploi de la force dans les relations entre États », prioritairement en cas de légitime défense et pour restaurer la paix. Le pape s’en est fait l’écho le 1er septembre dernier : « Je voudrais me faire aujourd’hui l’interprète du cri qui monte de toutes les parties de la terre, de tous les peuples, du cœur de chacun, de l’unique grande famille qu’est l’humanité, avec une angoisse croissante (…): plus jamais la guerre ! Plus jamais la guerre ! »

 














Pour autant la tendance actuelle est-elle irréversible ? La fin tragique de la paix romaine nous apprend s’il est besoin qu’il serait naïf de le croire. De même qu’il serait naïf de croire que le risque de guerre ne vient que de l’extérieur : ces dernières années des guerres ont été légitimées au titre de principes supérieurs - le droit, la démocratie, l’humanitaire -, avec en corollaire le risque de faire renaître l’esprit de croisade.

Pour la revue Vieilles Rues Jeune Cité de décembre 2013

* Plusieurs organismes universitaires indépendants travaillent sur les statistiques relatives aux conflits dans le monde, en particulier :
.     Peace Research Institute Oslo: http://www.prio.no
.     Uppsala Conflict Data Program: http://www.pcr.uu.se/research/UCDP/

.     Human Security Report Project: http://hsrgroup.org

lundi 20 mai 2013

Justice, médias et politique : ‘Je t’aime ! Moi non plus’


Le printemps agité que nous vivons illustre bien les relations complexes qu’entretiennent la justice, les médias et la politique ! Ainsi le député Henri Guaino et cent cinq de ses collègues sont partis en croisade par médias interposés contre le juge Gentil, en charge de l’affaire Bettencourt... De son côté le site de presse Mediapart instruit l’affaire Cahuzac, et la justice lui emboîte le pas à retardement... tandis que le scandale du ‘mur des cons’ éclabousse le Syndicat de la Magistrature et montre s’il était besoin que la politique n’est pas absente des préoccupations de la justice. 

Ces relations orageuses ne sont pas nouvelles : en mars 1914, Henriette Caillaux, l’épouse du ministre de l’économie, tire sur le directeur du Figaro et le tue à la suite d’une terrible campagne de presse contre son mari. Quelques années plus tôt c’est un autre journal, l’Aurore, qui avait remis la justice en marche malgré les pressions du politique en publiant le ‘J’accuse’ d’Emile Zola.

Fragile équilibre des pouvoirs
Ces relations à la fois étroites et conflictuelles entre politique, justice et médias sont dans la nature même du système dont ils procèdent. Personne ne conteste vraiment la nécessité d’institutions fortes pour gouverner harmonieusement et efficacement un grand pays comme la France. Mais comme le philosophe Emmanuel Levinas l’a souligné, il y a au cœur de toute institution politique et de tout pouvoir une tendance totalitaire et un risque de corruption, un risque de domination de la totalité qui toujours cherche à prendre le pas sur l'ouverture à l'infini.
















C’est cette vision du fonctionnement des groupes humains qui fonde le principe de séparation des pouvoirs, au cœur de l’organisation des démocraties modernes : parce que le pouvoir que les citoyens confient à ceux qui les gouvernent risque d’être détourné de la poursuite de l’intérêt général, celle-ci ne peut dépendre d’une seule institution mais de la coopération et de la concurrence entre des institutions dont les pouvoirs se balancent et qui se contrôlent mutuellement.

A la suite de Locke, Montesquieu a promu un modèle autour de trois pouvoirs : le législatif – qui crée la loi -, l’exécutif – qui veille à son exécution -, le judiciaire – qui sanctionne le non-respect de la loi. Aujourd’hui dans la France de la Vème république, la situation est un peu plus complexe avec deux pouvoirs – l’exécutif et le législatif –, avec une autorité - l’autorité judiciaire, formellement dépendante du pouvoir exécutif -... et avec le monde des médias qui se revendique quatrième pouvoir !

Vers de nouveaux rapports de force ?
‘Démocratie parlementaire’, ‘indépendance de la justice’, ‘liberté de la presse’... au cours des trois derniers siècles, politique, justice et médias ont bataillé rudement pour conquérir leur part de pouvoir. Pourtant aujourd’hui une évolution profonde du monde atteint leur crédibilité et affaibli leur légitimité : dans une société en recherche de repères, une part croissante des citoyens a l’ambition d'être davantage acteurs et en a les moyens grâce au déploiement extraordinaire des moyens de communications, de l’internet et des réseaux sociaux.

Ainsi côté politique les associations et la rue prennent désormais facilement le pas sur le débat institutionnel, à l’image des mobilisations récentes autour de la loi sur le mariage ou du projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes. Côté médias, la santé florissante des blogs et des forums fait contrepoint à la lente agonie de la presse écrite, à tel point que l’incontournable site Mediapart publie à la fois des articles rédigés par ses journalistes et par ses lecteurs !

Un nouveau modèle de gouvernance est-il en train de naître ? Moins hiérarchique ? Avec une légitimité accrue des initiatives citoyennes face aux initiatives institutionnelles ? L’outrance des crises récentes entre justice, médias et politique doit-elle être perçue comme le signe d’un monde qui a conscience de sa perte d’influence et qui élève la voix pour restaurer son pouvoir et sa légitimé ? En tous les cas l’enjeu est de taille car il en va de la protection des individus et des libertés dans une société où une mise en examen équivaut dans l’opinion à une condamnation, où la présomption d’innocence est davantage un principe qu’une réalité, et où il est plus important pour un politique de ne pas perdre devant les médias que de gagner devant les juges.

Publié dans le dossier 'Justice' du numéro de juin 2013 de Vieilles Rues Jeune Cité

vendredi 25 janvier 2013

Tolérance


Parce qu’elle nous invite à accueillir ce que nous n’acceptons pas spontanément, parfois même à l’encontre de nos convictions, la tolérance est une vertu largement décriée en ce siècle qui cherche d’abord des certitudes et des absolus et redoute tout ce qui pourrait passer pour de la faiblesse. Et pourtant elle nous ouvre un chemin vers Dieu.

Au cœur de la pratique religieuse juive il y a le commandement fait à chaque fidèle d’étudier et d’interpréter inlassablement la Parole, la Torah – les cinq premiers livres de l’Ancien Testament - pour approcher toujours davantage Celui qui reste insaisissable à notre entendement. Et parce que Dieu se révèle un peu à chacun, c’est l’incessante confrontation des expériences et des interprétations qui permet à tous ceux qui se prêtent à la controverse et au dialogue de percevoir davantage du mystère de Dieu. Il en résulte un état d’esprit remarquable : même chez les plus traditionalistes, celui qui pratique la Loi reste libre de penser Dieu de façon différente et de l’exprimer, car un peu de Dieu se laisse approcher dans l’originalité de chaque pensée.

L’œil ne peut pas dire à la main : « Je n’ai pas besoin de toi ! »

L’épitre de Paul (1 Cor 12, 12-30) nous dit lui aussi cette vision magnifique de l’individu, de la communauté et de l’esprit de tolérance qui doit les animer : ce que la main connaît par le toucher, l’œil n’en n’a pas la complète connaissance; et ce que l’œil voit est largement inaccessible au nez. De même, chaque membre de notre communauté qui cherche Dieu avec sincérité sait quelque chose de Lui que les autres ne connaissent pas. Et le seul moyen de connaître Dieu moins ‘incomplètement’ est d’accepter d’être bousculé par ce que les autres ont à dire.

Alors Seigneur aide-moi à me réjouir de nos différences ; aide-moi à accueillir la parcelle de Vérité que chacun autour de moi porte au fond de son cœur et qu’il exprime par sa vie, ses paroles et ses actes.

Représentez-vous le monde comme un cercle dont le centre est Dieu et dont les rayons sont les différents modes de vie des hommes. (…) Si tous ceux qui veulent se rapprocher de Dieu se déplacent vers le centre du cercle, (…) plus ils se rapprochent de Dieu, plus ils se rapprochent les uns des autres. Et plus ils se rapprochent entre eux, plus ils se rapprochent de Dieu.’
Dorothée de Gaza, saint et père de l’Église, VIème siècle

Publié le 27 janvier 2013 dans le bulletin hebdomadaire de Saint-Joseph d'Angers

mercredi 9 janvier 2013

Miel !


« Qu’elle est douce à mon palais ta promesse :
Le miel a moins de saveur dans ma bouche ! » (Ps 17)

Le miel ! Les textes de ce jour y font allusion à deux reprises et ce n’est pas une coïncidence car si nous sommes plus sensibles aujourd’hui aux symboles du pain et du vin, le miel - omniprésent dans l’Ancien et le Nouveau Testament - nous dit aussi quelque chose de Dieu.

« Un pays où ruissellent le lait et le miel » (Dt 6, 3) : de même que le lait auquel il est souvent associé, le miel est considéré par les Hébreux comme un aliment très particulier qui n’a pas besoin d’être préparé et qui est pur sans qu’il soit besoin de le purifier par quelque rite ; par sa gratuité et son onctuosité, le miel est d’abord symbole de la douceur du don de Dieu ; rappelons-nous à ce propos que le Livre de l’Exode nous dit de la manne : « C'était blanc et cela avait un goût de galette au miel. » (Ex 16, 31).

Par extension, la douceur du miel évoque aussi celle de la Sagesse ; dans l’Ecclésiaste celle-ci nous interpelle en ces termes : « Car mon souvenir est plus doux que le miel, mon héritage plus doux qu'un rayon de miel. » (Si 24, 20).

Douceur du don de Dieu, Sagesse... le miel évoque aussi la parole de Dieu, parole qui donne faim, parole qui descend en nous avec douceur et qui nous comble, parole qui nourrit : « Jean était vêtu d’une peau de chameau et mangeait des sauterelles et du miel sauvage. » (Mc 1, 6). Parole qui fait grandir : « Voici, la jeune femme est enceinte et elle va enfanter un fils et elle lui donnera le nom d’Emmanuel. Il mangera du lait caillé et du miel jusqu’à ce qu’il sache rejeter le mal et choisir le bien. » (Is 7, 14-15).

Et puis le miel, dont certaines civilisations antiques embaumaient les morts, c’est aussi dans la bible l’annonce de la douceur de la vie après la mort quand la vie d’ici-bas est comparée au fiel. Le jeune Samson tue un lion à mains nues : « A quelque temps de là (...) il fit un détour pour voir le cadavre du lion, et voici qu’il y avait dans la carcasse du lion un essaim d’abeilles et du miel. » (Jg 14, 8-9).

Tandis que les frimas de l’hiver gagnent et nous enveloppent, veillons à mettre beaucoup de miel dans tout ce que nous faisons !

Publié le 4 novembre 2012 dans le bulletin hebdomadaire de Saint-Joseph d'Angers