dimanche 25 novembre 2007

"Ne vous inquiétez pas"

Ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous mangerez, ni pour votre corps de quoi vous serez vêtus. Mt 6-25

Notre vie professionnelle est pleine de l’incertitude du lendemain : « vais-je atteindre mes objectifs », « vais-je réussir à signer ce contrat important pour l’avenir de mon entreprise », « quelle sera ma place après la réorganisation que l’on nous promet », « suis-je concerné par les licenciements annoncés », « vais-je parvenir à trouver ce nouvel emploi dont ma famille a tant besoin », « que va me dire mon manager lors de mon entretien d’évaluation de performance », « vais-je enfin obtenir cette augmentation pour faire face à ces charges qui m’écrasent »…

Métro/boulot/dodo
N’en déplaise à la conviction communément partagée que les progrès techniques donnent à l’humanité une maîtrise croissante de ce qui l’entoure - et par là de son avenir - il me semble plutôt que, malgré le formidable développement de l’agriculture, de l’industrie, et malgré l’apparition de modèles d’organisation sociaux et économiques sophistiqués, ces 15.000 dernières années n’ont pas permis de changer fondamentalement l’équation : comme nos ancêtres qui dès cette époque peuplaient la quasi-totalité du monde, nous nous battons chaque jour pour notre subsistance.

Certes, l’espérance de vie s’allonge et la malnutrition recule. Et pourtant quelle leçon d’humilité : aucun progrès technique ne semble pouvoir nous délivrer ; et notre expérience du quotidien reste fondamentalement celle d’une interminable quête des moyens de notre subsistance. Le « métro/boulot/dodo » est l’expression de cette dépendance et de cette nécessité de trouver chaque jour de quoi satisfaire les besoins fondamentaux.

Contre-productive quête de la sécurité
Au plus profond de nous, quelque chose recherche constamment la sécurité : nous aimerions tellement ne jamais avoir à nous préoccuper du lendemain. On retrouve légitimement cette quête de la sécurité au cœur des revendications sociales et des législations relatives au travail. Mais on en voit bien les limites et la fragilité lorsque l’économie devient difficile, où lorsque l’ouverture des frontières met en concurrence les économies.

Et au bout du compte, si elle est compréhensible, la recherche de la sécurité est contre-productive. On la retrouve ainsi dans la difficulté que nous rencontrons souvent dans nos entreprises pour changer les habitudes et faire évoluer les organisations : le changement est perçu comme une menace parce qu’il est facteur d’incertitude.

Choisir la confiance
« Ne vous inquiétez pas » : au-delà des aléas de l’économie, je crois que le Christ nous redit que le secret de notre bonheur se situe dans une attitude de confiance.

Confiance en nous. Confiance en les autres. Confiance en ce que l’avenir nous réserve. Confiance en notre aptitude à trouver des solutions, individuellement et collectivement, aux situations qui évoluent, que ces évolutions nous soient endogènes – ambitions, lassitudes, besoin de progresser, soif de découvrir de nouveaux horizons – ou exogènes – changements dans notre environnement, heureux ou malheureux.

Bien sûr, il nous faut chaque jour gagner notre quotidien. Bien sûr nous sommes exposés : injustice, souffrance, maladies, mort (…) les raisons de s’inquiéter et de se décourager sont multiples. Et pourtant à l’échelle de notre quotidien, nous pouvons tous facilement faire l’expérience de l’impact qu’une attitude confiante et positive peut avoir : ne plus voir les problèmes mais les opportunités et les solutions ; ainsi, c’est lorsqu’il a confiance que le champion de tennis ne retient plus ses coups et gagne, et c’est lorsqu’il doute qu’il met la balle dans le filet.

A l’échelle de notre vie professionnelle, c’est en ayant confiance dans l’avenir, - et pour les croyants, en la force que nous donne l’Esprit - que nous pouvons nous oublier et aller vers les autres, et ce faisant, vivre mieux et plus efficacement notre métier.

jeudi 15 novembre 2007

"Ami, en quoi t'ai-je lésé ?"

Les ouvriers de la onzième heure s’avancent : chacun reçoit un denier. Les ouvriers de la première heure s’avancent à leur tour, sûrs de recevoir davantage : chacun reçoit lui aussi un denier. Ils protestent, se plaignent au maître de la maison : « Regarde, ceux-là n’ont travaillé qu’une heure et tu les traites comme nous qui sommes fourbus après toute une journée de travail, et par cette chaleur ! »

A l’un deux, le maître rétorque : « Ami, en quoi t’ai-je lésé ? Nous étions bien d’accord pour un denier, non ? Prends ton dû et rentre chez toi. Au dernier arrivé, je veux donner autant qu’à toi. N’ai-je pas le droit de faire ce que je veux avec ce qui m’appartient ? Ou est-ce ton cœur qui tourne en mal ma bonté ? » Mt 20-8,15


La jalousie est un poison.

En biaisant les analyses et les comportements elle nuit à l’efficacité de l’entreprise, laquelle repose d’abord sur une appréhension claire des situations, tant internes qu’externes. Lovée bien au chaud au cœur des calculs politiques et des manœuvres, elle fausse les relations entre les membres d’une équipe, d’un département, voire entre équipes. Elle suscite parfois même des comportement dangereux : coups bas, petites phrases en apparence anodines et en réalité assassines.

Quand le succès des autres devient source de frustration
Et puis elle nous ronge lorsque nous l’éprouvons. Elle nous fait souffrir, elle nous éloigne des autres, elle nous prive du bonheur de partager leurs joies. Elle fausse nos relations avec ceux que nous envions. Elle entretient les tensions, l’inconfort, là où devrait régner la confiance et la franchise.

Il y a bien sûr la jalousie d’une personne à l’égard d’une autre : sentiment d’injustice à la suite de l’attribution d’une promotion, d’une mission, d’une récompense, d’un salaire – à l’image des récriminations des ouvriers de la première heure de la parabole ; jalousie de la réussite d’autrui, quand bien même cette réussite sert l’ensemble de l’entreprise et de ceux qui la composent et y travaillent ; jalousie de l’attention dont un autre semble bénéficier.

Il y a aussi la jalousie entre équipes, quand le succès d’une équipe n’est plus source d’émulation pour les autres, mais source de frustration.

Chacun d’entre nous renvoyé à ses responsabilités
La jalousie est une pente facile. Dans le monde de l’entreprise où la compétition et la concurrence sont des moteurs utilisés en permanence, elle est facile à déclencher et à alimenter, et je crois que le management, par son comportement, joue un rôle important. Parfois bien malgré lui ! Ainsi cette société que j’ai bien connue et dans laquelle les stock-options étaient distribuées exclusivement à une petite minorité de dirigeants, sans que jamais personne s’en plaigne ; mû par des intentions louables, le management décida de changer ces pratiques… et déclencha une multitude de frustrations et de jalousies en distribuant une nouvelle tranche de stock-options à tous les employés ! La répartition avait été réalisée sur la base de critères de responsabilité, d’ancienneté, de mérite. Plutôt que de se réjouir de recevoir cette opportunité supplémentaire de bénéficier des fruits de leur travail, beaucoup se préoccupèrent surtout de comparer ce qu’ils avaient reçu et en conçurent plus de frustration que de satisfaction.

Et surtout ce texte renvoie chacun d’entre nous à ses responsabilités : Ami, en quoi t’ai-je lésé ? Nous étions bien d’accord pour un denier, non ? Prends ton dû et rentre chez toi. Combattre la jalousie qui veille tapie au fond de mon cœur, c’est d’abord faire l’effort d’être honnête vis-à-vis de moi-même : au fond, qu’est-ce que j’attends de mon travail ? Et suis-je récompensé en fonction de ce que j’attends et de ce que je donne ? Et non pas d’évaluer ma satisfaction à l’aune de ce que j’ai et que les autres n’ont pas, ou de ce que les autres ont et que je n’ai pas.

mercredi 31 octobre 2007

Chez les grands singes

Gardez-vous d’afficher votre justice devant les hommes, pour vous faire remarquer d’eux. Mt 6-1

A première vue, le Christ fait ici dans la facilité : la vanité et l’ostentation sont des travers aisément identifiables, en particulier dans la vie professionnelle ! C’est facile de les dénoncer, implicitement ou explicitement. Et pourtant une fois encore, au-delà des apparences, c’est à une conversion plus profonde que cette parole nous invite !

Chez les grands singes comme dans les entreprises
C’est un fait qui dépasse largement le cadre de la vie professionnelle : le besoin est grand au fond de l’être humain d’être identifié, d’être « remarqué », d’être reconnu pour soi. Manifestation du besoin d’amour qui nous habite, cette soif de reconnaissance peut facilement nous entraîner vers l’ostentation et la vanité, lorsque notre besoin d’amour devient égocentrique.

Dans le monde de l’entreprise, l’ostentation se développe sous de multiples formes : taille et emplacement du bureau, choix du modèle de téléphone, de l’ordinateur, de la voiture de fonction etc etc

A tel point que l’entreprise rappelle parfois ces groupes de primates étudiés par les experts du comportement animal, et dans lesquels on observe que les mâles et les femelles dominants asseoient leur place par le bruit et par les signes extérieurs de pouvoir. Et il faut reconnaître que bien souvent, cela marche : chez les grands singes comme chez Alcatel ou chez France Télécom, les signes extérieurs peuvent renforcer pour un temps la position de celle ou de celui qui en bénéficie et qui en joue !

Mesurés à l’aune de la position professionnelle
Difficile d’esquiver complètement cette dérive, au point que parfois dans les entreprises, certains privilèges sont accordés moins pour des raisons d’efficacité que pour satisfaire ce besoin d’ostentation. Ainsi le choix du titre sur la carte de visite. Fondamentalement, ce titre est un outil d’efficacité : par sa clarté, il doit permettre par exemple à des partenaires qui font connaissance d’évaluer rapidement la mission de chacun, son domaine d’intérêt, et son niveau de responsabilité - autrement dit jusqu’à quel point il peut engager la responsabilité de l’entreprise pour laquelle il travaille. Mais comme chacun sait, le titre sur la carte de visite peut être aussi bien plus que cela : un moyen de positionnement puissant. Inestimable dans des cultures comme la nôtre où la valeur de l’homme et de la femme se mesure en partie à l’aune de leur position professionnelle.

Le réflexe d’ostentation et de vanité est donc bien présent au plus profond de notre comportement et de nos entreprises, biaisant les comportements, parfois au détriment de l’efficacité. Et il est certes tentant de rêver d’une entreprise, d’une société, d’un monde idéal où tous ne seraient que modestie et simplicité.

Une forme plus subtile d’ostentation
Mais je ne crois pas que cette phrase nous renvoie simplement à cette facile dénonciation. « Gardez-vous d’afficher votre justice (…) ». Si on la relit attentivement, il me semble que le Christ s’adresse à nous pour nous mettre en garde contre une forme plus subtile d’ostentation: celle qui consiste à utiliser nos mérites pour assouvir notre soif de reconnaissance, de positionnement.

Chercher à attirer sur soi l’attention des autres par la démonstration des ses vertus est une tentation forte. C’est le complexe du bon élève qui veut monopoliser l’attention du professeur par ses bonnes réponses. Dans le monde de l’entreprise, ce peut être l’affichage outrancier des bons résultats d’une division ou d’un commercial, au-delà de ce que requiert la reconnaissance du succès et la démonstration par l’exemple; ou encore la tentation pour des fonctions transversales, comme la direction financière ou la DRH, de se poser en donneurs de leçons.

Pourtant, « afficher sa justice » est un exercice vain : en créant de la distance, et en introduisant des rapports de force subjectifs, il est générateur de tensions stériles : défiances, jalousies, ressentiments ; il nuit ainsi à l’efficacité de l’entreprise. Le plus souvent, il décrédibilise aussi celui (ceux) dont il émane(nt) : ainsi le chef de service qui se flatte devant son équipe de ses succès passés et présents – réels ou imaginaires.

La vertu ostentatoire, la réussite, l’autorité et le pouvoir qui se montrent gratuitement sont une tentation forte et quotidienne dans l’entreprise; mais ils portent en eux les ferments de la discorde.

mardi 23 octobre 2007

Troupeaux, greniers à blé, comptes bancaires

Ne vous amassez point de trésor sur la terre. Mt 6-19

Voilà encore une parole bien troublante ! La phrase du Christ semble dénoncer le processus d’accumulation. Pourtant la création et l’accumulation des biens et des richesses - ainsi que celle des compétences et des énergies - sont au cœur du fonctionnement de l’économie et de l’entreprise : elles en sont un des moteurs puissants ; elles en deviennent aussi parfois la finalité !

Troupeaux, greniers à blé, comptes bancaires

Cela fait 15.000 ans que la création et l’accumulation des biens et des richesses sont au cœur de l’évolution de notre humanité ! Les chasseurs-cueilleurs des origines vivaient – vivent encore pour quelques rares irréductibles - d’une économie de subsistance ; dans une telle économie, tous sont égaux devant le besoin de trouver chaque jour sa nourriture; et la nécessité de se déplacer en permanence à la recherche du gibier et de nouveaux territoires à moissonner interdit toute accumulation significative.

Et puis au fil des siècles, les femmes et les hommes qui nous ont précédés sont devenus des éleveurs, des cultivateurs, des industriels. Dans des sociétés de plus en plus sophistiquées, la création de surplus et l’accumulation sont très tôt devenues la règle ; accumulation de troupeaux dans les plaines du Kilimandjaro, accumulation des récoltes de céréales dans les greniers du croissant fertile, accumulation des dollars, des euros et des valeurs mobilières dans des comptes de nos banques modernes !

Nécessité vitale
L’épargne et l’accumulation de richesses ne sont-elles pas d’ailleurs une nécessité vitale ? Sans elles, comment espérer faire reculer la précarité et la faim. Sans elles, comment notre humanité pourrait-elle investir et développer la recherche, les arts, les loisirs, l’approfondissement de la foi et de la vie spitiruelle ?… Et sans elles, comment pourrions-nous disposer des moyens financiers et humains nécessaires pour créer de nouvelles entreprises destinées à servir de nouveaux besoins. Sans elles, comment espérer rendre notre monde plus prospère et plus heureux ?

Alors cette phrase du Christ constitue-t-elle vraiment une injonction à refuser la création et l’accumulation des richesses ? A y regarder de plus près, elle me semble moins dénoncer le processus d’accumulation qu’attirer notre attention sur la finalité de celui-ci.

On peut entendre dans cette phrase tout d’abord une dénonciation de l’accumulation stérile : l’accumulation de richesses est nuisible si elle devient un but en soi, au lieu d'être constituée en vu de servir les femmes et les hommes. La notion de trésor évoque des images fortes : la caverne d’Ali baba, le coffre fort de Picsou. Ou des réalités plus abstraites : les milliards qui constituent le " trésor de guerre" de pays, d’entreprises, de groupes humains (fonds de placement, mutuelles, compagnies d'assurance), de familles ou d’individus. Si des trésors ont été amassés, ils doivent avoir un but ou le découvrir, et ces richesses doivent circuler ; ainsi les milliards du "trésor" de Bill Gates et de son épouse, désormais consacrés à l'éducation des défavorisés et à la lutte contre le sida dans le tiers monde !


Risque mortel
On peut aussi entendre dans cette phrase une invitation à changer notre esprit. « N’ayez pas peur ! Ne cherchez pas d’abord la sécurité, le confort : ils sont illusoires. Ne vous surprotégez pas ». Si l’épargne que constitue l’entreprise pour faire face aux aléas du marché et pour investir dans de nouveaux projets de développement est une nécessité vitale - et qui la sert -, a contrario, amasser « un trésor » par crainte du risque, par défaut de redistribution, par le bénéfice d’une position marché anti-concurrentielle et protégée, détourne l’entreprise de ses véritables objectifs.

L’existence d’un "trésor" fausse les comportements au sein de l’entreprise. Il fausse la perception que l’environnement a de cette entreprise et il peut même déclencher des réactions hostiles, à l’image de celles qui ont accompagné la publication des bénéfices 2006 de certaines grandes entreprises industrielles (Total) ou financières (BNP-Paribas, Société Générale, Crédit Agricole) en France.

A terme, ce syndrome est porteur de risques graves : perte de l’esprit d’entreprise et d’initiative, concentration de l’attention des membres de l’entreprise sur les préoccupations internes et sur la répartition du confort, recherche du pouvoir pour contrôler la jouissance dudit trésor, oubli des objectifs de l’entreprise et de sa vocation, oubli des comportements et des recettes qui en ont fait le succès.

C’est le risque et la prise de risque qui font la pérennité. Pour l’entreprise, entrer dans une logique d’accumulation et de constitution de trésor est un risque mortel.


jeudi 18 octobre 2007

Appelés à un nouvel état d'esprit ?

A qui te demande, donne ; à qui veut t’emprunter, ne tourne pas le dos. Mt 5-42

Voilà une exhortation a priori bien étonnante pour le monde de l’entreprise ! Donner, prêter : y aurait-il une place pour le service rendu gratuitement et pour le partage dans cet univers étroitement régi par les lois de l’échange, de la négociation, du profit ? A première vue, pas vraiment.
Pourtant, à y regarder de plus près, il me semble que cette exhortation porte en elle une clef précieuse pour l’entreprise !

Lecture cynique ?
Il y a quelques années, l’animateur d’un cycle de formation commerciale que je suivais affirmait à ses auditeurs qu’une des règles fondamentales du monde des affaires est de savoir rendre service gratuitement : ainsi nous invitait-il à aider nos clients sur des sujets non nécessairement liés à notre activité et à nos intérêts communs !

On peut avoir une vision cynique de ce conseil, et considérer qu’il s’agit de rendre un service dans l’espoir que celui-ci ne sera pas perdu, que l’ascenseur sera renvoyé le moment venu. A minima, un service gratuit serait donc un investissement qui aurait quelque chance de rapporter plus qu’il a coûté...

Est-ce là le sens de cette phrase ? Je ne le crois pas.

Lecture morale ?
On peut avoir une lecture morale de cette phrase, et comprendre qu’elle nous invite à prêter nos moyens de travail (compétences, équipements); cette idée de partage et d’aide peut ainsi s’appliquer au transfert d’expérience/d’expertise et au partage de notre temps, lorsque nous choisissons par exemple d'assister celui qui a des difficultés dans son poste, dans sa mission.


Pour beaucoup d’entre nous, ce n’est pas une attitude naturelle, surtout lorsque nous avons la pression des objectifs... et des ambitions ! Même si cela fait partie du B A BA du management, la tentation est grande de consacrer notre temps et nos efforts à ce sur quoi nous serons directement jugés, plutôt qu’à donner de notre temps et de notre énergie pour aider les autres.

Et pourtant nous en avons tous fait l’expérience un jour ou l’autre : le partage grandit ceux qui y participent; il est facteur d’efficacité et participe à directement au succès de l’entreprise :
· intégration des nouveaux embauchés, ou de ceux qui se voient confier une nouvelle mission ;
· bon fonctionnement des équipes ;
· efficacité plus grande dans l’élaboration d’un plan d’action ou d’une nouvelle amélioration

1+1=3
Plus subtilement, il peut s’agir aussi de partager des informations : une des tentations quotidiennes n'est-elle pas de conserver l’information pour asseoir son pouvoir ; et cependant un des leitmotivs du management n’est-il pas qu’une information qui n’est pas partagée est une information qui meurt ? Il en va de même avec le partage des idées : là encore, partager ses idées, c’est accepter que d’autres s’en saisissent pour les faire grandir, et risquer par là d’en perdre l’usufruit ; mais une idée que l’on partage n'est-elle pas une idée qui a davantage de chances de grandir et de porter beaucoup de fruits ?

Ainsi, appliquée aux informations et aux idées, cette notion de partage va très loin : elle nous permet de réaliser que certaines choses ont plus de valeur si on les partage que si on les conserve pour soi !


Au fond, ceci n'est-il pas vrai de toutes les richesses, de tous les moyens d’une entreprise : leur valeur pour l’entreprise est multipliée dès lors que ces moyens sont partagés. Et je crois qu’il en va de même de l’autorité, des responsabilités, du pouvoir : leur partage, en suscitant l' l’empowerment, autrement dit la participation active des membres de l’entreprise au succès de leur mission et de leur société, peut décupler l’efficacité de celle-ci en décuplant la motivation et en optimisant la prise de décision !

Demander !
Et puis dans cette phrase, il y a aussi un message pour l’autre, celui qui est dans le besoin ; message de simplicité et d’humilité : si tu as besoin, demande, si tu manques de quelque chose, emprunte. Et ce n’est pas forcément le plus simple : dans le monde élitiste et compétitif de l’entreprise, la tentation est grande de préférer vivre avec ses propres faiblesses, et par là d’espérer les masquer, plutôt que de demander et d’accepter l’aide gratuite de l’autre !

Service gratuit, partage : comment un tel modèle est-il positif pour l’entreprise ? Au-delà des considérations morales directement discernables, cette exhortation me semble surtout nous proposer une attitude clef pour le bon fonctionnement d’une entreprise ! Elle porte en elle un appel à un changement profond de notre attitude et de notre état d’esprit : c’est de l’interaction des membres de l’entreprise entre eux et avec leur environnement que naît la création de valeur (création de nouveau produits, mise en place des canaux de vente et de distribution adaptés, process logistiques de plus en plus performants…) ; l’adaptation au quotidien et l’efficacité collective requièrent un état d’esprit basé sur la transparence et la confiance, loin de tout égoïsme et de tout repli sur soi. Je crois que c'est à cet état d’esprit que nous invite cette phrase du Christ.

dimanche 7 octobre 2007

Artisans !

Heureux les pauvres en esprit (…), heureux les doux (…), heureux les affamés et assoiffés de justice (…), heureux les miséricordieux (…), heureux les cœurs purs (…), heureux les artisans de paix (…). Mt 5-3

Ce texte figure au début de l’évangile de Matthieu ; il constitue une déclaration des principes qui vont ensuite guider l’action du Christ et qui vont sous-tendre son enseignement. Traditionnellement appelé « discours sur la montagne », il est souvent illustré par une image du Christ assis sur une colline, et s’adressant à la foule qui le suit depuis ses premiers miracles. Il est plus vraisemblable cependant que ce texte n’a pas été délivré en une fois, mais plutôt qu’il constitue une synthèse des fondements de la vision du monde sur laquelle le Christ est revenu tout au long de sa prédication et que l’évangéliste a souhaité mettre en exergue au profit de ceux qui le liront.


Quel est le sens de ces paroles pour moi, au cœur de ma vie professionnelle ?

Tel que je le vis depuis plus de 20 années - le plus souvent avec beaucoup de satisfaction et un sentiment de reconnaissance pour la vie qu'il me donne - le monde de l'entreprise est fondamentalement élitiste, concurrentiel. Pour survivre, une entreprise doit apprendre à devenir et à rester performante.

En apparence - et trop souvent, en réalité - cela aboutit au développement de l'individualisme, de la survalorisation des succès, que l'on rend visibles de multiples manières: salaires, voitures de fonction, taille et emplacement des bureaux, titres etc etc La tentation est grande alors de se laisser entraîner dans une course pour la reconnnaissance et pour la possession. Arrogance, jalousies, vanités, recherche des privilèges et défense des avantages acquis risquent de devenir autant de freins à l'esprit d'équipe, au plaisir de travailler ensemble, à la capacité de se remettre en cause. Et au bout du compte à la performance...

Et pourtant les paroles de cet évangile nous proposent un autre chemin:

Heureux les pauvres en esprit : rechercher une authentique forme de détachement, de dépouillement, au bout de laquelle se trouve la vraie liberté.

Heureux les doux : humilité, accepter ses faiblesses, ne pas chercher à dominer, influencer, commander, s’imposer. S’oppose à l’agressivité qui est au plus profond de notre nature, et qui est une bien faible réponse à nos peurs.

Heureux les affamés et assoiffés de justice : l’insatisfaction doit nous habiter ; nous ne devons pas être repus mais en recherche, prêts à prendre des risques. Ne pas être velléitaires. Recherche de la justice = recherche de l’atteinte d’un but ultime qui nous mobilise entièrement.

Heureux les miséricordieux : compassion, tolérance, pardon et aussi patience ; miséricorde vis à vis de ceux qui souffrent, qui ratent, et aussi miséricorde vis à vis de ceux qui s’opposent à nous. Rendre aux autres l’estime de leur propre personne. Aimer ceux qui nous aiment, et ceux qui ne nous aiment pas.

Heureux les artisans de paix : par-delà le quotidien du travail, parce que nous sommes hommes et femmes, nous avons une mission ; cette mission se réalise à travers des actes (artisans) et à travers notre attitude. c'est dans l'action - et par notre attitude dans l'action - que nous transformons le monde et ceux qui nous entourent.


Au nom du réalisme, on peut être tenté de considérer que dans la vie économique et professionnelle, les règles sont différentes de celles de la vie familiale, sociale. Que du fait des enjeux et des contraintes, les paroles du Christ sont bien naïves et ne s'appliquent pas. Qu'il y aurait donc des règles de vie différentes selon les circonstances... Je ne le crois pas. Je crois au contraire que si nous avons la force de les mettre en oeuvre dans notre vie professionnelle, sans attendre forcément la réciprocité, ces paroles doivent faire de nos entreprises des lieux humains, animés par de véritables communautés de travail, et ainsi y créer les conditions idéales de la performance !

lundi 1 octobre 2007

Le Christianisme doit se convertir aux espérances de la terre

"On ne convertit que ce que l’on aime : si le Chrétien n’est pas pleinement en sympathie avec le monde naissant, - s’il n’éprouve pas en lui-même les aspirations et les anxiétés du monde moderne, - s’il ne laisse pas grandir dans son être le sens humain, - jamais il ne réalisera la synthèse libératrice entre la Terre et le Ciel d’où peut sortir la parousie du Christ Universel.

Mais il continuera à s’effrayer et à condamner presque indistinctement toute nouveauté, sans discerner parmi les souillures et les maux, les efforts sacrés d’une naissance. S’immerger pour émerger et soulever. Participer pour sublimer. C’est la loi même de l’Incarnation. Un jour, il y a déjà mille ans, les papes, disant adieu au Monde romain, se décidèrent à « passer aux Barbares ». Un geste semblable, et plus profond n’est-il pas attendu aujourd’hui ?

Je pense que le Monde ne se convertira aux espérances célestes du Christianisme que si préalablement le Christianisme se convertit (pour les diviniser) aux espérances de la Terre."


Pierre Teilhard de Chardin – « Quelques réflexions sur la conversion du Monde » - Pékin, 9 octobre 1936

Immergés dans le monde, nous le sommes tous par la force des choses ! Jusqu'au cou, et même au-delà. A chaque instant, le monde nous propose des rencontres, des confrontations, des obligations, des contingences; bien souvent, ce sont ces sollicitations permanentes qui structurent et rythment notre existence. Et nos pulsions, nos envies, nos ambitions leur offrent une belle caisse de résonance.


La recherche d'absolu qui est en nous y trouve difficilement son compte, tant il est facile de se laisser envahir et porter par l'étouffant quotidien. Et pour ceux qui parviennent à consacrer une part de leur temps à cette quête d'absolu qui les travaille, à la médiation, à la prière, ces temps arrachés au quotidien peuvent facilement prendre la forme de parenthèses.

Est-ce satisfaisant ? Sans doute pas : le mystère de notre vie se trouve au coeur du quotidien ; c’est donc aussi, et peut-être même d’abord dans le quotidien qu’il faut rechercher cet absolu - que certains appellent Dieu ; et c’est dans le quotidien qu’il nous faut nous efforcer de le vivre !

Pour beaucoup d’entre nous la plus grande partie du quotidien, c’est le travail, et en particulier le travail en entreprise ; un quotidien soumis aux contraintes du marché, à la recherche et à la satisfaction des clients, à l'établissement de relations de confiance avec des partenaires, à la pression des concurrents ; un quotidien soumis à l’enthousiasme des succès et au découragement des échecs ; un quotidien marqué par la quête de la profitabilité, de la qualité, de l’excellence, et en butte aux réalités des contingences organisationnelles, des contraintes budgétaires, des difficultés à travailler efficacement ensemble.


Que puis-je découvrir dans les paroles du Christ qui puisse me permettre de vivre ma Foi dans mon travail, dans cette vie professionnelle qui occupe près de 70 heures de mon temps chaque semaine, et beaucoup plus de mes pensées ?