lundi 20 mai 2013

Justice, médias et politique : ‘Je t’aime ! Moi non plus’


Le printemps agité que nous vivons illustre bien les relations complexes qu’entretiennent la justice, les médias et la politique ! Ainsi le député Henri Guaino et cent cinq de ses collègues sont partis en croisade par médias interposés contre le juge Gentil, en charge de l’affaire Bettencourt... De son côté le site de presse Mediapart instruit l’affaire Cahuzac, et la justice lui emboîte le pas à retardement... tandis que le scandale du ‘mur des cons’ éclabousse le Syndicat de la Magistrature et montre s’il était besoin que la politique n’est pas absente des préoccupations de la justice. 

Ces relations orageuses ne sont pas nouvelles : en mars 1914, Henriette Caillaux, l’épouse du ministre de l’économie, tire sur le directeur du Figaro et le tue à la suite d’une terrible campagne de presse contre son mari. Quelques années plus tôt c’est un autre journal, l’Aurore, qui avait remis la justice en marche malgré les pressions du politique en publiant le ‘J’accuse’ d’Emile Zola.

Fragile équilibre des pouvoirs
Ces relations à la fois étroites et conflictuelles entre politique, justice et médias sont dans la nature même du système dont ils procèdent. Personne ne conteste vraiment la nécessité d’institutions fortes pour gouverner harmonieusement et efficacement un grand pays comme la France. Mais comme le philosophe Emmanuel Levinas l’a souligné, il y a au cœur de toute institution politique et de tout pouvoir une tendance totalitaire et un risque de corruption, un risque de domination de la totalité qui toujours cherche à prendre le pas sur l'ouverture à l'infini.
















C’est cette vision du fonctionnement des groupes humains qui fonde le principe de séparation des pouvoirs, au cœur de l’organisation des démocraties modernes : parce que le pouvoir que les citoyens confient à ceux qui les gouvernent risque d’être détourné de la poursuite de l’intérêt général, celle-ci ne peut dépendre d’une seule institution mais de la coopération et de la concurrence entre des institutions dont les pouvoirs se balancent et qui se contrôlent mutuellement.

A la suite de Locke, Montesquieu a promu un modèle autour de trois pouvoirs : le législatif – qui crée la loi -, l’exécutif – qui veille à son exécution -, le judiciaire – qui sanctionne le non-respect de la loi. Aujourd’hui dans la France de la Vème république, la situation est un peu plus complexe avec deux pouvoirs – l’exécutif et le législatif –, avec une autorité - l’autorité judiciaire, formellement dépendante du pouvoir exécutif -... et avec le monde des médias qui se revendique quatrième pouvoir !

Vers de nouveaux rapports de force ?
‘Démocratie parlementaire’, ‘indépendance de la justice’, ‘liberté de la presse’... au cours des trois derniers siècles, politique, justice et médias ont bataillé rudement pour conquérir leur part de pouvoir. Pourtant aujourd’hui une évolution profonde du monde atteint leur crédibilité et affaibli leur légitimité : dans une société en recherche de repères, une part croissante des citoyens a l’ambition d'être davantage acteurs et en a les moyens grâce au déploiement extraordinaire des moyens de communications, de l’internet et des réseaux sociaux.

Ainsi côté politique les associations et la rue prennent désormais facilement le pas sur le débat institutionnel, à l’image des mobilisations récentes autour de la loi sur le mariage ou du projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes. Côté médias, la santé florissante des blogs et des forums fait contrepoint à la lente agonie de la presse écrite, à tel point que l’incontournable site Mediapart publie à la fois des articles rédigés par ses journalistes et par ses lecteurs !

Un nouveau modèle de gouvernance est-il en train de naître ? Moins hiérarchique ? Avec une légitimité accrue des initiatives citoyennes face aux initiatives institutionnelles ? L’outrance des crises récentes entre justice, médias et politique doit-elle être perçue comme le signe d’un monde qui a conscience de sa perte d’influence et qui élève la voix pour restaurer son pouvoir et sa légitimé ? En tous les cas l’enjeu est de taille car il en va de la protection des individus et des libertés dans une société où une mise en examen équivaut dans l’opinion à une condamnation, où la présomption d’innocence est davantage un principe qu’une réalité, et où il est plus important pour un politique de ne pas perdre devant les médias que de gagner devant les juges.

Publié dans le dossier 'Justice' du numéro de juin 2013 de Vieilles Rues Jeune Cité

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